Michel a une photo encadrée sur son bureau. On le voit franchir une ligne d'arrivée, les bras levés, le visage rouge, les yeux brillants. « Mes enfants m'ont demandé si je voulais qu'ils l'impriment en grand format » dit-il en riant. « J'ai dit oui. Sans hésiter. » Sur la photo, Michel a 74 ans. Il vient de courir 10 kilomètres pour la première fois de sa vie.
Il y a trois ans, Michel ne courait pas. Il ne marchait d'ailleurs pas beaucoup non plus. « Je fumais encore un peu, je mangeais trop, je regardais la télé le soir » raconte-t-il sans fard. « Je n'étais pas malheureux, mais j'étais... inerte. Comme si la retraite m'avait donné la permission de m'arrêter. » C'est son médecin qui a mis les pieds dans le plat. « Il m'a dit : Michel, si vous continuez comme ça, dans cinq ans vous aurez du mal à monter vos escaliers. Cette phrase-là, elle ne m'a plus quitté. »
Les débuts ont été d'une humilité totale. « Ma première "course", c'était 200 mètres » dit Michel en souriant. « 200 mètres, et j'avais la tête qui tournait. Ma femme regardait par la fenêtre et essayait de ne pas rire. » Il a téléchargé une application de course à pied pour débutants, suivi un programme sur douze semaines, alterné marche et course. « Les premières semaines, j'avais un peu honte » admet-il. « Dans le parc, je voyais des gens de 40 ans courir facilement et moi je soufflais au bout de trois minutes. » Mais quelque chose s'est mis en place, progressivement, presque sans qu'il s'en rende compte. « Un matin, j'ai couru dix minutes sans m'arrêter. Dix petites minutes. Mais j'ai failli appeler mes enfants pour leur annoncer. »
La progression a pris du temps. Beaucoup de temps. « Je ne suis pas un jeune homme pressé » plaisante Michel. « J'ai mis dix-huit mois pour passer de 200 mètres à 5 kilomètres. Certains font ça en deux mois. Mais j'ai 74 ans, mes genoux ont leur avis sur la question, et je les respecte. » Il a intégré un club de marche-course pour seniors dans sa ville. « Ça a tout changé » confie-t-il. « On est une dizaine, tous entre 65 et 78 ans. On se retrouve trois fois par semaine. On court ensemble, on se pousse, on se fait rire. Et après, on va boire un café. C'est le meilleur moment de ma semaine. »
Le jour de la course des 10 kilomètres, Michel avait mal dormi. « J'avais une peur bleue » raconte-t-il. « Peur de ne pas finir, peur de tomber, peur du ridicule. Ma femme m'a dit : tu t'es entraîné pendant un an et demi, maintenant tu y vas et tu profites. » Il a mis 1 heure et 23 minutes. Avant-dernier de sa catégorie. « Et je m'en fiche royalement » dit-il. « J'ai franchi la ligne d'arrivée. C'est tout ce qui comptait. » Dans la foule, sa femme, ses deux fils et ses quatre petits-enfants l'attendaient. « Mon petit-fils de 8 ans m'a dit : "Papy, t'es un champion." C'est la plus belle médaille que j'aie jamais reçue. »
Les petites bulles APRIL


























